• Emmanuel
  • 7 mai 2023
  • 0 Comments

Présentation du dernier livre du professeur Mahougnon Venance Sinsin

Il y a quarante ans, le philosophe sénégalais Cheikh A. Diop lançait un appel aux philosophes africains : « Aucune pensée, et en particulier aucune philosophie, ne peut se développer en dehors de son terrain historique. Nos jeunes philosophes doivent le comprendre et se doter rapidement des moyens intellectuels nécessaires pour renouer avec le foyer de la philosophie en Afrique ».1 Le volume du Pr. M. Sinsin s’inscrit dans cette perspective. Uha : Aspects d’une philosophie du Retour explore une approche intellectuelle inspirée du patrimoine culturel africain. L’objectif scientifique de l’auteur est de montrer comment la djet-Rekhet, c’est-à-dire la “Pensée Classique Africaine” se constitue comme une rationalité de la complexité fondée sur l’épistémè maâtique. Maât est un paradigme multidimensionnel à partir duquel les égyptiens antiques ont élaboré toutes les théories relatives aux divers aspects de l’existence humaine et du monde physique. Ce caractère holistique fait de la Maât, un lieu épistémologique pleinement assumé par l’auteur de Uha. La rationalité maâtique se configure, selon Sinsin, en trois caractéristiques essentielles : « une rationalité de la complexité ; une rationalité dialectique et dialogique ; une rationalité ouverte à l’imprévisible, à l’inconnu et à l’absolu »2.

Avec cette forme de rationalité, le livre du prof. M. Sinsin propose une vue d’ensemble du corpus scientifique africain, prenant en considération à la fois l’héritage intellectuel de l’Afrique pharaonique et celui de l’Afrique subsaharienne. Quant à la méthodologie adoptée, l’auteur ne se limite pas seulement à faire une archéologie critique de la pensée négro-africaine ; il assume également la double tâche de « proposer des lignes d’interprétation qui permettent d’esquisser une herméneutique cohérente, créative et dynamique de la pensée africaine dans ses fondements essentiels, et d’ouvrir des perspectives innovantes dans tous les domaines de la vie humaine ».3 De cette méthode découle le caractère rétro-prospectif de la philosophie du retour. Dans le volume du Pr. Sinsin, on note une attention permanente aux traits dominants de l’épistémè africaine à savoir la prédominance de la méthode de classification et de systématisation des savoirs, la prédilection pour l’abstraction mathématique, le lien constant entre théorie et pratique, entre science et écologie, entre science et éthique, la prédilection pour le modèle de la complexité. L’auteur assume pleinement les trois postulats fondamentaux du projet scientifique de réhabilitation des humanités classiques africaines tel que théorisés par Cheikh A. Diop : « la réintroduction du critère de continuité historique dans le champ des études africaines ; la restauration de la conscience historique africaine ; la réflexion sur les conditions d’une reprise de l’initiative historique ». Avec Uha, le Pr. Sinsin veut partager le rêve des philosophes du Retour, à savoir : « voir émerger une nouvelle civilisation à construire en rupture avec les modèles qui s’avèrent incapables d’œuvrer pour le bien de l’humanité ».4

P. Iranou Bertin Diarra, sdb

[1] C. A. Diop, Civilisation ou barbarie, Anthropologie sans complaisance, Présence africaine, Paris 1981, 12.

[2] M. Sinsin, Uha. Aspects d’une philosophie du retour. Essai, Diasporas noires, Dakar 2021, 127.

[3] M. Sinsin, Uha. Aspects d’une philosophie du retour, 29-30.

[4] M. Sinsin, Prefazione a S. Melandri, Quale formazione scientifica per un rinascimento africano?, Roma 2021, 8.

     

Post Comment